Le 10 juin 1898, Tuone Udaina meurt dans l'explosion d'une mine sur l'île de Krk, en Adriatique. Il était le dernier locuteur du dalmate, plus précisément du dialecte végliote. Avec lui s'éteint une langue romane parlée pendant plus de mille ans sur la côte dalmate.
Le linguiste Matteo Bartoli l'avait interrogé dans les années précédant sa mort et publie en 1906 Das Dalmatische, qui reste la source principale sur cette langue. Mais Bartoli travaillait sur une ruine. Udaina n'avait pas parlé dalmate depuis une vingtaine d'années. Il l'avait appris enfant en écoutant ses parents, qui ne s'en servaient plus eux-mêmes que par bribes. Il était partiellement sourd, n'avait plus de dents, ce qui altérait sa prononciation. Il reconstituait de mémoire une langue qu'il n'avait jamais vraiment pratiquée comme langue vivante.
Le dernier témoin d'un système est déjà une ruine du système.
Le problème n'est pas seulement sentimental. Il est logique. Quand Bartoli enregistre une forme dalmate dans la bouche d'Udaina, il ne peut pas savoir si cette forme est une propriété de la langue ou une particularité de ce locuteur unique. Une erreur de mémoire, un emprunt à l'italien ou au croate qu'Udaina parlait par ailleurs, une déformation due à l'âge ou à la surdité : tout cela est indiscernable d'un trait authentique. Il n'y a personne d'autre à qui comparer. La forme attestée par un seul témoin ne peut pas être distinguée de l'idiosyncrasie de ce témoin.
Pour qu'un trait soit une propriété de la langue, il faut qu'il soit partagé. Une langue est un système social : ses règles sont ce que plusieurs locuteurs valident en commun par l'usage. Un locuteur unique n'a personne pour valider le sien. Sa langue n'est plus un système social. Elle est devenue son souvenir privé d'un système social disparu.
La langue était donc morte comme système avant la mort de son dernier locuteur. Udaina n'était pas le dernier porteur d'une langue vivante. Il était le survivant d'une langue déjà morte, dont il portait seul une trace que personne ne pouvait plus corriger ni confirmer.
La même structure se retrouve en biologie de la conservation. Celia, dernier bouquetin des Pyrénées, le bucardo, meurt en janvier 2000, écrasée par un arbre. Des cellules avaient été prélevées. En 2003, une tentative de clonage produit un individu qui meurt quelques minutes après la naissance, d'une malformation pulmonaire. Le clonage pouvait reproduire un génome individuel. Il ne pouvait pas reproduire l'espèce.
Car une espèce n'est pas un individu. C'est une population : une diversité génétique, une structure d'âges, des comportements appris, des relations écologiques. Un individu unique ne porte qu'un échantillon de génome, pas la variabilité de l'espèce. Bien avant la mort du dernier bucardo, l'espèce avait franchi le seuil de population minimale viable ; la consanguinité et la perte de diversité l'avaient déjà éteinte comme population. Le dernier individu était un survivant, pas un conservatoire.
L'effet Allee décrit ce seuil : en dessous d'une certaine densité, une population décline même si chaque individu est en bonne santé, parce que la reproduction, la défense, la recherche de nourriture exigent un nombre minimal d'individus coopérants. L'espèce s'éteint fonctionnellement avant que le dernier individu ne meure. La mort du dernier exemplaire n'est pas la cause de l'extinction. Elle en est la confirmation tardive.
La philologie connaît une forme voisine du problème sous le nom de codex unicus. Certains textes anciens ne survivent que par un seul manuscrit. Le Beowulf tient à un unique codex, le Nowell Codex, partiellement endommagé dans l'incendie de la bibliothèque Cotton en 1731. Quand un texte survit en un seul exemplaire, le philologue ne peut plus comparer les variantes. La critique textuelle, qui établit l'original en confrontant les divergences entre copies indépendantes, devient inapplicable. Il n'y a rien à confronter. Chaque faute du dernier copiste est devenue indiscernable du texte original, parce qu'aucune autre lignée ne permet de la repérer. Le texte unique ne peut pas être corrigé. Il ne peut qu'être transcrit avec ses erreurs devenues définitives.
Ces trois cas partagent une structure. Le dernier exemplaire ne conserve pas le type : il en marque la fin. La langue, l'espèce, le texte étaient définis par une multiplicité d'instances qui se validaient mutuellement. Réduits à une instance unique, ils cessent d'être des types. Ils deviennent des individus dont on ne peut plus inférer la norme.
La théorie de l'information en donne la formulation la plus abstraite. Un message sans redondance ne peut pas être corrigé. Si une information n'existe qu'en un seul exemplaire, sans copie ni code correcteur, la moindre corruption est indétectable, faute d'une autre version à laquelle la confronter. La redondance n'est pas du gaspillage. Elle est la condition de la détection d'erreur. Un système sans redondance est un système où toute erreur devient invisible, et donc définitive.
L'unicité n'est pas la conservation maximale. Elle est la perte de la possibilité de généraliser.
Doctrine
Un type ne tient que par la multiplicité des instances qui se valident les unes les autres : la redondance n'est pas un surplus, c'est la condition pour distinguer la règle de l'accident. Réduit à un seul cas, un type perd cela même qui le définissait, l'idiosyncrasie et la norme deviennent indiscernables. Le dernier exemplaire ne sauve pas la classe ; il marque l'instant où elle cesse d'en être une. Conserver le dernier témoin, ce n'est pas conserver le système : c'est garder un individu qui ne peut plus rien attester de général.
Vecteur ouvert
Le seuil n'est pas à un. Il est franchi bien avant. Une langue meurt quand sa communauté de locuteurs descend sous le nombre qui permet l'usage quotidien, pas quand meurt le dernier qui s'en souvient. Une espèce s'éteint quand sa population passe sous le seuil de viabilité, pas à la mort du dernier individu. Un texte devient incorrigible quand il ne subsiste qu'une seule lignée de copies, pas quand brûle le dernier exemplaire.
Le dernier exemplaire est un effet, pas une cause. Il rend visible une extinction déjà advenue. Ce qu'il conserve n'est pas le système : c'est le délai entre la mort fonctionnelle d'un type et la disparition de sa dernière trace.
La question n'est donc pas : comment sauver le dernier exemplaire ? La question est : à partir de combien d'exemplaires un type cesse-t-il d'être un type ?
