La mémoire ne restitue pas un événement. Elle le rend de nouveau utilisable.
En 1932, Bartlett fait lire à des sujets britanniques une légende amérindienne. Au rappel, le récit se raccourcit. Les canoës deviennent des bateaux. Les esprits disparaissent ou se rationalisent. Les enchaînements étrangers sont réorganisés selon des formes narratives familières. L’expérience n’est pas simplement perdue. Elle est rendue compatible.
Le souvenir n’échoue pas seulement à conserver. Il réussit à intégrer.
Bartlett ne décrit pas une archive dégradée. Il décrit une activité. Se souvenir consiste à reconstruire un matériau sous la contrainte de schémas disponibles, d’un présent d’énonciation, d’une attente de cohérence. La trace mnésique n’est pas un document que l’on retire intact. C’est une matière reprise dans l’usage qui la convoque.
Chaque rappel ajoute donc une opération.
Il sélectionne, lisse, accentue, supprime, relie. Il rend le passé racontable dans une situation qui n’est plus celle de l’événement. Le souvenir ne revient pas au présent. Il est produit par lui.
Cette reconstruction n’est pas seulement une faute. Elle donne à la mémoire sa fonction. Un organisme n’a pas besoin d’un enregistrement total. Il a besoin de formes capables d’orienter l’action, la prudence, l’attente, la reconnaissance, le récit. Un souvenir parfaitement conservé mais inutilisable serait un dépôt, non une mémoire.
Les travaux sur la mémoire constructive et la simulation du futur déplacent encore le problème. Se rappeler et imaginer ne sont pas deux opérations étrangères. Les fragments du passé servent à construire des scènes possibles. La mémoire ne regarde pas seulement en arrière. Elle fournit des matériaux à ce qui n’a pas encore eu lieu.
L’événement qui survit n’est donc pas nécessairement le plus intense. Il est celui qui trouve encore une prise. Celui qui peut être réactivé, recombiné, raconté, transmis, utilisé pour attendre autre chose. L’oubli n’est pas toujours une perte. Il peut être l’abandon de ce qui ne trouve plus de fonction dans les schémas actifs du sujet.
La mémoire produit moins une copie du passé qu’une réserve de formes disponibles.
Ce qui a eu lieu ne suffit pas. Il faut que cela puisse encore servir.
Doctrine
La mémoire ne conserve pas le passé. Elle maintient des formes utilisables.
Le souvenir est un passé rendu disponible pour un présent qui l’emploie et un futur qui l’attend. Ce qui revient n’est pas ce qui a été gardé intact. C’est ce qui peut encore entrer dans une action, un récit, une alerte, une anticipation.
Vecteur ouvert
Une archive institutionnelle fonctionne de la même manière lorsqu’elle classe, détruit, indexe, restaure ou oublie. Elle ne conserve pas tout ce qui a eu lieu. Elle conserve ce qui pourra encore être produit comme preuve, origine, précédent ou droit.
Quand une archive sélectionne ce qui servira plus tard, conserve-t-elle le passé ou prépare-t-elle les usages qui le rendront lisible ?
