Une chambre anéchoïque ne produit pas le silence. Elle supprime le retour du son. Les parois absorbent l'onde incidente, convertissent son énergie en chaleur, retirent l'écho, la réverbération, la réflexion. Le monde sonore extérieur disparaît. Ce qui reste n'est pas rien.

John Cage visite en 1951 la chambre anéchoïque de Harvard. Il entre pour faire l'expérience du silence. Il en ressort avec deux sons : l'un aigu, l'autre grave. Cage rapporte que le son aigu lui est présenté comme son système nerveux en fonctionnement, le grave comme la circulation de son sang. Peu importe ici que l'interprétation physiologique soit exacte. Ce qui compte est l'inversion : dans la chambre censée supprimer le monde sonore, le corps devient source. Cage en tire 4'33", pièce en trois mouvements dont la partition prescrit que l'interprète reste tacet, laissant entendre les sons ambiants non produits par lui.

La conclusion de Cage est juste mais incomplète. Le silence absolu n'existe pas pour un corps vivant. Il n'existe pas davantage pour un microphone réel dans une pièce vide. Chaque dispositif transporte son propre silence : pour le corps, battements, circulation, acouphènes ; pour le microphone, bruit thermique, bruit électronique, vibrations du diaphragme. Ce que la chambre anéchoïque révèle n'est pas seulement l'impossibilité du silence, mais la dépendance du silence à l'instrument qui le mesure.

Le bruit de fond d'un système de mesure est la valeur qu'il produit en l'absence de signal externe distinguable. La formule de Johnson-Nyquist donne la densité spectrale de tension du bruit thermique d'une résistance $R$ à la température $T$ :

$$S_V = 4 k_B T R$$

en $V^2 / H_z$. Sur une bande passante $\Delta f$, la tension quadratique moyenne devient :

$$\langle v^2 \rangle = 4 k_B T R \Delta f$$

Ce bruit est irréductible tant que la température est non nulle. Il fixe le plancher en dessous duquel aucun signal ne peut être distingué du bruit par l'instrument. Le rapport signal sur bruit $\text{SNR} = 10 \log_{10}(P_{\text{signal}} / P_{\text{bruit}})$ exprime cette limite en décibels.

La limite de détection n'est pas une propriété du phénomène. C'est une propriété de l'instrument.

En radioastronomie, le fond diffus cosmologique, rayonnement micro-onde émis environ 380 000 ans après le Big Bang et refroidi depuis à 2,725 K, produit un signal extrêmement faible. Penzias et Wilson le détectent en 1964 au Crawford Hill Laboratory de Bell Labs, à Holmdel, avec une antenne à cornet conçue pour les communications par satellite. Ils cherchent d'abord à éliminer ce qu'ils traitent comme un bruit parasite, jusqu'à nettoyer l'antenne des fientes laissées par les pigeons. Le signal persiste. Il est isotrope, identique dans toutes les directions. Il ne vient pas de l'instrument, mais du ciel. Ce qu'ils cherchaient à éliminer était ce qu'ils allaient mesurer.

Cette inversion n'était possible qu'après une cartographie précise du silence de l'antenne. La température de bruit du système, incluant les pertes de l'antenne, le bruit du récepteur et les contributions atmosphériques, devait être caractérisée avec précision pour que le résidu soit attribuable au ciel plutôt qu'à l'instrument.

Le génome humain contient environ 3 milliards de paires de bases. Les séquences codant pour des protéines représentent environ 1,5% du total. Une grande partie de ce reste a longtemps été rangée sous le terme junk DNA, ADN poubelle : des séquences supposées non fonctionnelles, silencieuses selon les catégories et les instruments disponibles. Le projet ENCODE, dont les résultats majeurs sont publiés en 2012, affirme qu'environ 80% du génome présente une activité biochimique détectable. Cette affirmation déclenche une controverse immédiate, parce qu'activité biochimique détectable n'est pas nécessairement fonction biologique au sens évolutif ou physiologique fort. Le point décisif est ailleurs : ce qui était silencieux pour un régime instrumental devient audible pour un autre. Le bruit de fond de la biologie moléculaire de l'époque, ses limites de résolution, ses catégories fonctionnelles, son vocabulaire de l'expression génique, fixait le plancher en dessous duquel une séquence était inaudible.

La chambre anéchoïque, l'antenne de Penzias et Wilson et les dispositifs de lecture génomique partagent une structure commune. Dans chaque cas, le silence opératoire est une propriété du dispositif de mesure, pas de l'environnement mesuré. Ce plancher est calculable, modélisable, réductible par la technique, mais jamais supprimable dans un dispositif réel.

Doctrine

Le silence n'a pas une fréquence unique. Il a un spectre : celui du bruit propre de l'instrument.

Le silence opératoire est une propriété du dispositif, pas de l'environnement. Ce qu'un système ne peut pas entendre n'est pas absent : c'est sous son seuil de traitabilité. La limite inférieure de la mesure est aussi constitutive que la limite supérieure.

Tout instrument a un plancher. Ce plancher n'est pas un défaut corrigeable. C'est la signature propre du dispositif : thermodynamique dans l'instrument physique, statistique dans le modèle informationnel. Il définit l'espace des phénomènes qui peuvent être rendus traitables, et laisse dans le silence tout ce qui se trouve en dessous. Le hors-champ a une fréquence : celle du bruit de fond de l'instrument qui ne l'entend pas.

Vecteur ouvert

Les modèles de machine learning possèdent aussi un bruit de fond opératoire : cas rares, distributions de queue, exemples adversariaux, données hors distribution. Ce bruit n'est pas acoustique ; il désigne les zones que l'entraînement, les labels et la fonction de perte n'ont pas rendues distinguables. Un modèle ne nie pas nécessairement ces phénomènes. Il les laisse sous son seuil de traitabilité.

Quand un instrument ne peut pas entendre un phénomène, le phénomène n'est pas absent. L'instrument est inadapté.

Références

H. Chevotet Researcher — Feldtheorie