
En 1984, le Département de l'Énergie américain mandate Thomas Sebeok pour résoudre un problème sans précédent : comment avertir des populations futures de la présence de déchets nucléaires hautement radioactifs stockés à Yucca Mountain, Nevada. Durée de dangerosité des matériaux : dix mille ans. Durée requise pour le système d'avertissement : identique.
Le problème n'est pas technique. Il est sémiotique.
Aucune langue vivante n'a une espérance de vie de dix mille ans. L'écriture cunéiforme a quatre mille ans et reste partiellement illisible. L'anglais contemporain sera méconnaissable dans cinq cents ans. Le latin classique a survécu deux mille ans uniquement parce qu'une institution a maintenu sa transmission de façon délibérée et continue. Aucune institution actuelle ne peut garantir sa propre existence sur dix mille ans.
Sebeok propose deux solutions complémentaires. La première est matérielle : des marqueurs physiques monumentaux, conçus pour être perçus comme menaçants quelle que soit la culture, formes acérées, surfaces perturbantes, géométries hostiles. La deuxième est institutionnelle : un atomic priesthood, une caste de gardiens qui transmettrait la connaissance du danger de génération en génération, encodée dans des mythes dont la signification profonde serait réservée aux initiés. Il propose de fabriquer une religion.
Le premier postulat ne tient pas à l'examen. Aucune forme n'est universellement menaçante. Ce qui signifie le danger en 2026, pointes acérées, surfaces irrégulières, géométries agressives, a été perçu comme sacré, esthétique ou prestigieux dans des contextes culturels différents. La pyramide est une forme acérée. Le menhir est une surface perturbante. Les crocs d'or sont des ornements. L'esthétique du danger est elle-même une production culturelle, soumise à la même érosion que le langage. Le groupe de travail Human Interference Task Force soulève une objection plus profonde encore : tout marqueur efficace pour avertir du danger signale simultanément la présence de quelque chose d'important. L'avertissement est une invitation pour qui ne le comprend pas. Les tombeaux égyptiens étaient marqués de malédictions, ce qui n'a pas empêché leur pillage.
Le sens s'érode. Pas le support. Le sens.
Une stèle de granit peut durer dix mille ans. La signification gravée dessus ne suivra pas le même calendrier.
La solution finale adoptée pour le site WIPP au Nouveau-Mexique combine des marqueurs physiques, des archives en sept langues, des cartes astronomiques pour dater le site indépendamment du calendrier. Elle repose sur le postulat que des civilisations capables de lire ces documents seraient également capables de les respecter. Ce postulat est invérifiable par définition.
Des chercheurs ont proposé une alternative radicalement différente : modifier génétiquement des plantes ou des micro-organismes pour qu'ils changent de couleur en présence de radiation. L'archive ne serait plus un monument. Ce serait un écosystème, vivant, évolutif, lisible sans langage, sans institution, sans transmission délibérée. Une sentinelle biologique qui se lit par observation directe plutôt que par déchiffrement. Cette proposition déplace la question de l'archive vers le vivant, mais elle introduit une nouvelle fragilité : un écosystème peut s'éteindre, muter, être supplanté. L'archive vivante est plus lisible mais moins durable. L'archive de pierre est plus durable mais moins lisible. Le problème ne se résout pas. Il se déplace.
Doctrine
Toute archive est une tentative de traverser un abîme dont on ne connaît pas les dimensions. Ce qu'on révèle en essayant n'est pas la solution au problème de la transmission. C'est la forme exacte de ce qu'on ne peut pas savoir sur ce qui vient après nous.
Yucca Mountain est la définition opérationnelle de l'ignorance radicale. Nous y avons gravé nos certitudes pour des gens dont nous ne connaissons pas la langue, les catégories, les peurs, les désirs. Ce que nous appelons avertissement s'appelle peut-être autre chose dans leur vocabulaire, si ce vocabulaire existe.
Vecteur ouvert
La radioactivité diminue selon des demi-vies calculables. Ce qui est mortel aujourd'hui sera inoffensif dans cent mille ans. Le message correct change avec le temps qu'il traverse. Une archive honnête devrait donc se modifier, s'atténuer, changer de registre, finir par se taire. Peut-on concevoir un document dont l'urgence décroît à mesure qu'il vieillit, et qui sache quand cesser d'avertir ?
