Woburn, Massachusetts, 1979. Jan Schlichtmann représente huit familles dont les enfants ont développé des leucémies. Les puits municipaux W et G alimentaient le quartier depuis 1964. Les analyses révèlent du trichloréthylène, du tétrachloréthylène, des métaux lourds. W.R. Grace et Beatrice Foods ont utilisé ces solvants pendant des décennies. Les molécules ont migré dans la nappe phréatique selon des gradients hydrauliques précis, à des vitesses calculables, le long de chemins déterminés par la géologie locale.
La contamination est une carte. Elle documente chaque décision de production avec une précision qu'aucun registre comptable ne peut égaler.
Le sol industriel n'oublie pas. Il enregistre sans intention d'enregistrement. Chaque procédé chimique laisse une signature moléculaire spécifique, le chrome hexavalent identifie le traitement des cuirs et des métaux, le perchloréthylène identifie le nettoyage à sec, les hydrocarbures aromatiques polycycliques identifient la combustion incomplète du charbon. Les géochimistes lisent ces signatures comme on lit une stratigraphie. La couche de sédiments contaminés est datée, attribuée, interprétée.
L'industrie a laissé une archive qu'elle n'a pas constituée.
Mais cette archive est cryptée. Les molécules se dégradent en métabolites, migrent, se superposent à d'autres pollutions antérieures ou postérieures. Le trichloréthylène de 1968 coexiste avec le trichloréthylène de 1974, il faut reconstituer les gradients de concentration, les vitesses d'écoulement, la perméabilité des couches géologiques pour les séparer. Schlichtmann & Field (1993) documentent que les modèles hydrogéologiques construits pendant le procès ont rétroactivement daté les contaminations avec une précision de l'ordre de l'année. Le sol contenait un enregistrement temporel plus fiable que la mémoire des témoins. Les molécules savaient quand elles étaient arrivées. Les hommes avaient oublié.
Ce travail de déchiffrement révèle une propriété que les archives intentionnelles n'ont pas. Un registre comptable peut être falsifié. Une déclaration environnementale peut être minorée. Un responsable peut nier.
La molécule ne négocie pas.
Sa présence dans la nappe à telle concentration, à telle profondeur, à telle distance de la source, encode la réalité du processus avec une fidélité que personne n'a choisie. Et précisément parce que personne ne l'a signée, elle ne peut pas être désavouée. L'absence de signature est ce qui rend l'archive irréfutable. Ce qui n'est pas revendiqué ne peut pas être rétracté.
Cette archive a pourtant un mode de lecture singulier. Elle ne se révèle pas aux géologues en premier. Elle se révèle aux médecins, aux épidémiologistes, aux avocats. Elle choisit ses lecteurs par la douleur. La leucémie de l'enfant est la première lecture du document. La pathologie est l'instrument de déchiffrement. L'information contenue dans le sol traverse un corps avant de traverser une cour de justice.
Woburn n'est pas une exception. C'est une cellule. Dans chaque bassin industriel, dans chaque nappe phréatique adjacente à une zone de production, la même logique dépose ses couches. Les sites s'accumulent, Metaleurop, Bhopal, Love Canal, les bassins miniers du Nord, chacun une page, aucun coordonné avec les autres, tous écrits selon la même grammaire moléculaire. Ce que les géologues du futur liront dans les sédiments de notre époque ne sera pas une histoire, ce sera un style. Reconnaissable. Daté. Attribuable.
L'Anthropocène n'est pas un concept.
C'est une couche stratigraphique en cours de dépôt.
Doctrine
Toute production industrielle écrit un document qu'elle ne signe pas. Ce document est plus précis que tous ceux qu'elle a voulu produire. Il attend un lecteur qu'elle n'a pas choisi.
Vecteur ouvert
Nous sommes peut-être la première civilisation à produire délibérément des archives pour des lecteurs qu'elle sait ne pas pouvoir imaginer, les avertissements des sites de stockage nucléaire, conçus pour durer dix mille ans, rédigés dans des langues qui n'existent pas encore, illustrés de pictogrammes universels dont personne ne sait s'ils seront lisibles. L'archive involontaire de Woburn et l'archive volontaire du site nucléaire de Yucca Mountain posent la même question depuis deux directions opposées : peut-on écrire pour quelqu'un qu'on ne peut pas concevoir ?
