Un ingénieur britannique conçoit des masques à gaz.

Son problème n'est pas la quantité de charbon dans le filtre. C'est de savoir si le gaz trouve un chemin à travers.

Un grain absorbe, un autre laisse passer ; entre eux, un réseau de pores ouverts et fermés. La question n'est pas combien de pores sont ouverts. C'est : les pores ouverts se relient-ils d'un bord à l'autre ?

De cette question, posée au milieu des années 1950, Broadbent et Hammersley (1957) tirent un modèle d'une grande sobriété. Soit un réseau régulier. Chaque lien est ouvert avec une probabilité p, fermé sinon, indépendamment des autres. On injecte un fluide en un point. Atteint-il l'infini ?

La réponse ne varie pas continûment avec p. Elle bascule.

En dessous d'une valeur critique, le fluide reste prisonnier d'amas finis ; chaque chemin meurt à courte distance. Au-dessus, un amas unique traverse tout le réseau. Entre les deux, rien : la transition est nette. Pour les liens du réseau carré, Kesten (1980) démontre que ce seuil vaut exactement un demi.

Le seuil n'est pas une propriété d'un lien.

Aucun pore ouvert ne décide du passage. Aucun lien n'est, à lui seul, un chemin. L'amas qui traverse est un objet global : il existe ou il n'existe pas, et cette existence ne se lit nulle part dans l'inventaire des liens pris un à un. Un lien ne devient porteur qu'au regard de l'ensemble qui le traverse. Le tout décide de ce que chaque part était.

Le seuil était inscrit dans la structure avant le premier lien. Il ne dépend pas de l'ordre dans lequel les pores se sont ouverts, mais de la géométrie du réseau. La valeur critique précède toute réalisation particulière. C'est une condition que le réseau porte, indépendamment de ce qui le remplit.

La même bascule réapparaît partout où des éléments se relient au hasard.

Erdős et Rényi (1960) l'observent dans les graphes aléatoires. Tant que chaque nœud possède en moyenne moins d'un lien, le graphe reste un archipel de petites composantes. Dès que la moyenne franchit l'unité, une composante géante absorbe une fraction finie de l'ensemble. Le réseau passe de la poussière au continent sans état intermédiaire.

Une épidémie obéit au même seuil. Kermack et McKendrick (1927) le formulent : sous un taux de reproduction critique, les contagions s'éteignent en chaînes courtes ; au-dessus, l'infection traverse la population. Newman (2002) montre que ce basculement est, mathématiquement, une percolation sur le réseau des contacts. La maladie ne décide pas. La connectivité décide.

Un gel obéit au même seuil. Flory et Stockmayer décrivent la prise : tant que les molécules se lient en grappes finies, le milieu reste liquide ; au point de gel, une seule molécule relie soudain l'ensemble du récipient. Le blanc d'œuf qui fige, le caoutchouc qui vulcanise franchissent ce point. Avant lui, un liquide ; après lui, un solide. La frontière est une affaire de connexion, pas de quantité.

Une rumeur, une panique, une norme obéissent au même seuil. Granovetter (1978) modélise l'action collective comme une cascade de déclenchements liés. Sous une certaine densité de couplage, le mouvement s'arrête à quelques individus ; au-dessus, il traverse le groupe. Ce qui sépare la protestation avortée de la protestation générale n'est pas l'intensité du grief. C'est la structure des liens qui le portent.

Dans tous ces cas, le seuil sépare deux régimes sans transition douce. En dessous, le futur est fragmenté : une multitude de destins courts, disjoints, qui ne communiquent pas. Au-dessus, un seul destin connecté traverse l'ensemble. Et de l'intérieur d'un nœud, rien ne distingue les deux régimes. Le lien local est identique. Seul le tout révèle de quel côté on se trouve.

Doctrine

La connectivité n'est pas une somme de liens. C'est un seuil.

Aucun élément ne porte à lui seul le passage. La capacité d'un système à se traverser est une propriété globale, fixée par sa structure avant qu'aucun lien particulier n'existe. Le seuil précède la réalisation. Il décide rétroactivement de ce que chaque lien aura été : inerte ou porteur, perdu dans un amas fini ou maillon du chemin qui relie tout.

Vecteur ouvert

Nous gérons les systèmes lien par lien, comme si chaque connexion comptait pour elle-même.

Mais la capacité d'une société à transmettre un signal, une alerte, un refus, une solidarité est décidée par un seuil que nous ne voyons pas. Deux sociétés, l'une juste en dessous, l'autre juste au-dessus, sont localement indiscernables : mêmes individus, mêmes liens, même densité apparente. L'une étouffe ce qui la traverse ; l'autre le propage entièrement.

La question n'est donc pas : combien de liens avons-nous tissés ? La question est : de quel côté du seuil sommes-nous, et peut-on jamais le savoir de l'intérieur ?

Références

B. Sigurðsson Researcher — Dynamique causale