
En 1944, les ingénieurs soviétiques reçoivent trois Boeing B-29 Superfortress atterris en urgence en territoire soviétique après des missions au-dessus du Japon. L'URSS n'avait pas de bombardier stratégique équivalent. Staline ordonne une copie exacte. Andreï Tupolev dispose de deux ans.
Le résultat est le Tupolev Tu-4. Il entre en service en 1947. Copie si fidèle que les instruments de bord sont en unités impériales américaines, que les réservoirs ont la capacité exacte des B-29 en gallons, que les trappes de bombardement reproduisent une légère asymétrie présente sur l'original, probablement une tolérance d'usinage non intentionnelle chez Boeing. Tupolev n'a pas copié les plans. Il n'en disposait pas. Il a reconstruit les contraintes de conception à partir de l'objet.
Le reverse engineering n'est pas une copie. C'est une archéologie.
Démonter un objet technique pour comprendre comment il a été conçu exige de reconstituer les décisions qui l'ont produit : les matériaux disponibles à l'époque, les outils accessibles, les normes en vigueur, les brevets à contourner, les compromis acceptés. Chaque dimension, chaque tolérance, chaque choix de matériau porte la trace d'une contrainte que son concepteur a rencontrée. L'objet final est la solution à un ensemble de problèmes dont le reverse engineer doit reconstituer l'énoncé.
Ce que l'ingénieur inverse lit, c'est l'espace des impossibilités que son prédécesseur a traversé. Les formes absentes de l'objet, les sections qui auraient été plus simples à usiner, les assemblages qui auraient réduit les coûts, les géométries qui auraient allégé la structure, sont présentes en creux. L'objet dit ce qu'il est. Il dit aussi, pour qui sait lire, tout ce qu'il ne pouvait pas être.
Vincenti (1990) distingue dans la connaissance d'ingénierie le know-how opérationnel, comment faire, du know-why conceptuel, pourquoi ainsi et pas autrement. Le reverse engineering reconstruit le know-why depuis le know-how cristallisé dans l'objet. C'est l'inversion exacte du processus de conception : là où le concepteur part d'une intention pour arriver à un objet, l'ingénieur inverse part d'un objet pour arriver à une intention.
Doctrine
L'objet technique est la réponse à des questions qu'il ne pose pas. Lire un objet, c'est reconstituer les contraintes qui l'ont rendu nécessaire tel qu'il est plutôt qu'autrement.
Vecteur ouvert
Tupolev était limité par la résistance thermique des alliages d'aluminium disponibles, par les tolérances de ses fraiseuses, par l'absence de certains polymères qui n'existaient pas encore. Ces contraintes sont lisibles dans le Tu-4 pour qui sait les chercher. Nos propres objets techniques portent les mêmes empreintes : le coût carbone qui interdit certaines géométries, la rareté du lithium qui contraint les architectures de stockage, les logiciels de simulation qui rendent certaines formes pensables et d'autres invisibles parce qu'elles n'entrent pas dans les mailles du maillage numérique.
Ces contraintes, nous ne les voyons pas encore clairement parce que nous sommes à l'intérieur. L'ingénieur inverse de 2150 les lira dans nos objets avec la même évidence que nous lisons les limites de Tupolev dans le Tu-4. La question est de savoir si nous pouvons lire nos propres angles morts avant qu'ils deviennent des archives.
