Il y a une thèse confortable dans la philosophie de la technique. L'outil révèle. Le marteau révèle le clou, le microscope révèle la cellule, l'algorithme révèle le pattern. La technique ne crée pas, elle extrait ce qui était possible.

Heidegger avait formulé quelque chose de proche avec le Gestell, l'arraisonnement technique du réel. La technique moderne ne transforme pas seulement le réel en ressource disponible, elle transforme aussi la question en ressource disponible. Formuler la douleur comme signal à supprimer plutôt que comme information à interpréter, c'est déjà une décision technique qui détermine l'espace des solutions disponibles. L'analgésique est une réponse cohérente à la première formulation. Il est une non-réponse à la seconde. Ce que cette lecture laisse en suspens : le Gestell n'est pas une corruption de quelque chose qui était pur avant lui. Il n'y a pas eu d'âge pré-technique de la pensée humaine. La technique est constitutive de la pensée depuis le premier outil taillé. Ce qui change avec la technique moderne ce n'est pas l'arraisonnement en lui-même, c'est sa vitesse et son invisibilité. Le problème n'est pas que la technique arraisonne. Le problème est que l'arraisonnement devient si rapide et si total qu'on ne voit plus la formulation du problème. On ne voit que les solutions.

Simondon avait développé une autre entrée. Dans Du mode d'existence des objets techniques (1958), il décrit la concrétisation, le processus par lequel un objet technique mature intègre ses propres contraintes jusqu'à ce que chaque partie remplisse plusieurs fonctions simultanément. Le moteur à explosion concret n'est plus un assemblage de pièces séparées, il est une configuration où le refroidissement, la lubrification et la combustion se servent mutuellement. L'objet technique évolue vers une cohérence interne croissante. Il tend vers quelque chose.

Ce que la concrétisation ne prend pas pour objet central : ce qui se passe quand l'objet technique atteint une complexité telle que sa logique interne devient opaque à ceux qui l'utilisent. Quand la concrétisation dépasse la compréhension.

Un système de trading algorithmique haute fréquence est un objet technique concret au sens de Simondon. Ses composants sont profondément intégrés : les latences réseau, les architectures de mémoire, les stratégies d'exécution forment un tout dont les parties se conditionnent mutuellement. Mais ce tout est illisible depuis l'extérieur. Pas illisible par manque de formation, illisible par principe. La vitesse d'exécution dépasse le temps de la perception humaine. L'objet opère dans un régime temporel qui exclut structurellement la présence de celui qui l'a conçu.

Ce constat mérite d'être tenu sans euphémisme ni dramatisation. Ce n'est pas une pathologie, c'est l'aboutissement d'une logique de concrétisation poussée jusqu'à ses conséquences. Mais dire que ce n'est pas une pathologie ne dispense pas de la question qui suit immédiatement : si l'objet technique parfaitement concret n'a plus besoin d'un observateur humain pour se maintenir, si sa cohérence interne s'est affranchie de la présence comme condition de fonctionnement, où s'exerce alors la responsabilité de ceux qui l'ont conçu ? La réponse honnête est que cette responsabilité se déplace. Elle ne disparaît pas au moment de l'opération, elle se concentre au moment de la conception, de la formulation du problème, du choix du milieu dans lequel l'objet sera déployé. La responsabilité n'est pas abolie par l'autonomie de l'objet. Elle est repoussée en amont, vers les décisions qui ont rendu cette autonomie possible. Ce déplacement est précisément ce qui la rend plus difficile à exercer et plus facile à esquiver.

Stiegler avait nommé un aspect du problème avec la prolétarisation technique, la perte de savoir-faire corrélative à la délégation des gestes à la machine (La Technique et le Temps, 1994). La thèse de la dépossession pense en termes de migration : quelque chose qui était dans le corps humain passe vers l'objet. Là où cette formulation rencontre ses limites propres : la technique ne se contente pas d'externaliser des capacités humaines existantes. Elle produit des capacités qui n'ont jamais existé dans aucun corps, dans aucune pratique, dans aucune tradition. Elle ne mémorise pas, elle invente de la mémoire pour des processus qui n'avaient pas de mémoire avant d'être techniques. Il n'y a rien à déposséder parce qu'il n'y avait rien à posséder. L'objet n'hérite pas d'un geste humain antérieur. Il inaugure un régime de traitement sans précédent corporel.

Ce que la technique révèle n'est donc pas ce que l'humain avait en tête. C'est ce que les contraintes du problème autorisent. La découverte technique est moins une invention qu'une exploration, et l'espace exploré préexiste à l'explorateur.

Mais quel espace, exactement ? Il faut ici distinguer deux couches qui s'interpénètrent sans se confondre.

La première couche est structurelle. Elle est fixée par la physique et la chimie, par les lois qui ne varient pas selon les époques ni les cultures. L'aile de l'oiseau et le profil de l'aile d'avion ne se ressemblent pas parce que l'un a copié l'autre. Ils se ressemblent parce qu'ils répondent aux mêmes contraintes aérodynamiques dans le même espace de solutions possibles. L'évolution et l'ingénierie ont exploré le même paysage par des méthodes radicalement différentes et sont arrivées aux mêmes formes. Ce paysage structurel était là avant les deux, avant toute technique, avant tout organisme. Il est la contrainte la plus fondamentale, celle qui ne négocie pas.

La seconde couche est historique. Elle est produite par l'accumulation des objets techniques déjà construits, des milieux associés déjà constitués, des formulations de problèmes déjà adoptées. Simondon appelait milieu associé l'environnement que l'objet technique crée autour de lui pour fonctionner : le réseau de routes qui accompagne l'automobile, le réseau électrique qui accompagne l'appareil électroménager. L'objet ne fonctionne pas dans un milieu préexistant, il produit le milieu qui le rend possible. Et ce milieu, à son tour, contraint les objets qui pourront être inventés ensuite.

Ces deux couches interagissent selon une logique asymétrique. La couche structurelle fixe ce qui est physiquement possible, les formes que la matière peut prendre, les processus que les lois autorisent. La couche historique détermine ce qui est techniquement accessible depuis une position donnée dans le temps, les chemins par lesquels le possible structurel peut être atteint ou manqué. Le moteur à réaction était physiquement possible depuis toujours. Il n'était techniquement accessible qu'après que les alliages haute température, les techniques d'usinage de précision et la compréhension de la thermodynamique des fluides aient constitué un milieu associé suffisamment dense pour le rendre concevable. La physique n'avait pas changé. Le paysage historique avait changé.

Ce que cette distinction révèle : il existe des solutions physiquement possibles mais historiquement inaccessibles, non pas parce que le milieu associé ne les permet pas encore, mais parce que la formulation du problème adoptée les rend invisibles. Des formes qui existent dans le paysage structurel mais que la couche historique n'a pas encore appris à voir. La technique ne révèle pas l'ensemble du possible structurel. Elle révèle la portion de ce possible que la trajectoire historique a rendue lisible.

Ce point a une conséquence que la thèse du révélateur ne peut pas esquiver : certaines solutions ont peut-être été rendues définitivement inaccessibles non pas par impossibilité physique mais par verrouillage historique. Le milieu associé peut se fermer autour d'un ensemble de formulations qui excluent des pistes entières. Ce n'est pas un tunnel technologique au sens d'une fatalité, mais c'est une dépendance de chemin réelle, une contrainte que la seule ingéniosité ne suffit pas à lever. Lever ce verrouillage exige de remonter en amont des solutions vers les formulations, de rouvrir des questions que le milieu associé avait déclarées résolues.

La thèse du révélateur reste juste. Mais elle doit être rendue dépendante de son propre historique. La technique révèle ce qui était possible dans un paysage qui a lui-même été sculpté par la technique. Elle extrait ce qui était là. Mais n'est jamais un absolu. C'est une configuration provisoire résultant de l'interaction entre des contraintes physiques immuables et une couche historique en transformation continue.

La capacité à lire une structure, à voir dans la distribution de contraintes internes une géométrie exploitable, est elle-même une technique. Une technique qui a une histoire, qui a transformé son propre milieu, qui a rendu visible ce qui était invisible avant elle. Et qui a rendu invisible, dans le même mouvement, ce qu'elle n'était pas équipée pour voir.

L'espace que la technique révèle et l'espace qu'elle produit ne sont pas séparables. Le révélateur est aussi un filtre. Il révèle ce pour quoi il a été conçu et occulte ce qu'aucune conception n'a encore pensé à chercher.

L'origine est violente. Le résultat est absolu. Entre les deux, il y a le regard formé par tout ce qui a été construit avant.

Références

E. Voss